Chargement en cours

AFRICA INTELLIGENCE RÉVÈLE : SÉNÉGAL ET FRANCE NÉGOCIENT EN COULISSE POUR REPRENDRE LEUR ALLIANCE MILITAIRE. 

AFRICA INTELLIGENCE RÉVÈLE : SÉNÉGAL ET FRANCE NÉGOCIENT EN COULISSE POUR REPRENDRE LEUR ALLIANCE MILITAIRE. 

Le Sénégal et la France mènent des négociations en coulisse pour sceller un nouveau partenariat militaire, rapporte Africa Intelligence. 

Selon ce media d’investigation, le prochain séminaire intergouvernemental devra inscrire ce sujet à l’ordre du jour des discussions, huit mois après le départ des derniers soldats français et la rétrocession des bases de Ouakam et Rufisque. La France considère que la redéfinition de la coopération de défense est une urgence car il est nécessaires de conserver l’accès aux infrastructures stratégiques comme l’aéroport Léopold Sédar Senghor ou le port de Dakar, importants pour des capacités de projection sur le continent africain, rapporte Africa Intelligence 

C’est dans ce cadre qu’Alfousseyni Badji, Manager Général de BRES-OCTAGONE nous a accordé une interview pour analyser l’enjeu central d’une redéfinition de la future coopération militaire entre la France et le Sénégal. 

—Le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko ont fait de la rupture avec l’héritage militaire français un marqueur fort de leur campagne. Si ces tractations s’avèrent exactes, assiste-t-on, selon vous, à une « rupture sur la forme mais continuité sur le fond » , où le terme « coopération » ne serait qu’un habillage pour maintenir un statu quo ?

Comme vous l’avez justement souligné, les informations évoquées relèvent à ce stade de fuites non confirmées officiellement. Pour les courants souverainistes, largement portés par la jeunesse sénégalaise ces dernières années, l’espoir demeure que ces discussions ne dépassent pas le stade exploratoire. Cette attente s’inscrit dans une dynamique populaire forte, construite autour d’une revendication claire : la reconquête pleine et entière de la souveraineté, notamment dans ses dimensions militaire, sécuritaire et économique.

Toutefois, si ces tractations venaient à être confirmées, elles pourraient être interprétées comme une rupture davantage rhétorique que structurelle. Autrement dit, un changement de vocabulaire, passant de « présence militaire » à « coopération stratégique », sans transformation réelle des rapports de pouvoir sous-jacents. Une telle évolution s’apparenterait à une continuité du modèle historique de dépendance sécuritaire.

En effet, les relations militaires entre la France et le Sénégal s’inscrivent dans une longue durée historique, héritée du système colonial. Depuis l’établissement des premiers comptoirs européens, notamment les implantations hollandaises à la fin du XVIe siècle; jusqu’à la consolidation de la présence française avec des places fortes comme Saint-Louis (1659), Podor (1744) ou Bakel (1820), le territoire sénégalais a toujours occupé une position stratégique dans les dispositifs de projection militaire et commerciale de ces expansionnistes.

Dans cette perspective, toute reconduction, même implicite, d’un partenariat asymétrique pourrait être perçue comme un reniement des engagements politiques portés par les nouvelles autorités, notamment le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko. Cela risquerait d’entamer leur crédibilité auprès des bases populaires qui ont précisément soutenu leur projet de rupture.

—Selon vous, quelle est la limite entre une « coopération gagnant-gagnant » et une atteinte à la souveraineté ? Ces négociations, menées semble-t-il loin des regards du Parlement et de la société civile, ne reproduisent-elles pas le défaut de transparence qui a longtemps caractérisé les accords de défense entre la France et ses anciennes colonies?

La notion de « coopération gagnant-gagnant » est souvent mobilisée dans le langage diplomatique pour désigner des partenariats équilibrés. Toutefois, dans le domaine militaire, cette notion mérite une analyse critique approfondie.

Une coopération militaire devient problématique dès lors qu’elle affecte l’autonomie stratégique d’un État. L’armée constitue en effet le cœur du dispositif souverain : elle garantit l’intégrité territoriale, la sécurité nationale et, en dernière instance, la capacité de décision indépendante. Si ses capacités opérationnelles , formation, renseignement, logistique, équipement, dépendent structurellement d’une puissance étrangère, alors la souveraineté devient partielle, voire illusoire.

Dans ce contexte, la ligne de fracture entre coopération et dépendance se situe au niveau du contrôle décisionnel et capacitaire. Une coopération est équilibrée lorsque chaque État conserve la maîtrise de ses choix stratégiques et de ses outils militaires. À l’inverse, elle devient une atteinte à la souveraineté lorsqu’elle induit une vulnérabilité structurelle.

Par ailleurs, le mode de négociation est tout aussi déterminant. Si ces discussions se déroulent en dehors des circuits institutionnels; notamment sans implication du Parlement ou de la société civile, elles reproduiraient les pratiques opaques qui ont longtemps caractérisé les accords de défense postcoloniaux. Ce déficit de transparence pourrait raviver les tensions politiques internes, notamment avec les mouvements souverainistes qui dénoncent historiquement ces arrangements perçus comme néo-coloniaux..

—L’article évoque le sort des infrastructures militaires françaises qui ont été évacuées. Dans un contexte de montée en puissance de la doctrine de souveraineté militaire du Sénégal, ces installations doivent-elles être définitivement restituées sans condition, ou est-il envisageable d’imaginer un statut « partagé » ou « logistique » comme cela se discute dans d’autres pays de la région ?

La question du statut des infrastructures militaires évacuées est hautement symbolique. Elle renvoie directement à la matérialisation de la souveraineté sur le territoire national.

Dans une logique de rupture assumée, ces installations devraient être intégralement et définitivement placées sous contrôle exclusif des forces armées sénégalaises. Toute formule de « partage », de « co-gestion » ou de « présence logistique » étrangère risquerait d’entretenir une ambiguïté stratégique et politique.

Accepter un statut partagé reviendrait, dans une certaine mesure, à maintenir une forme de présence indirecte de l’ancienne puissance coloniale, ce qui pourrait être perçu comme une incohérence majeure au regard du discours souverainiste affiché. Cela affaiblirait également le signal politique envoyé à l’échelle régionale, dans un contexte où plusieurs États ouest-africains ont engagé des processus de redéfinition, voire de rupture, avec les dispositifs militaires français.

Au-delà du symbole, la pleine appropriation de ces infrastructures constitue un levier opérationnel essentiel pour renforcer les capacités nationales, développer une doctrine autonome et affirmer un contrôle total du territoire.

—Le gouvernement sénégalais affiche sa volonté de diversifier ses partenariats (Turquie, Russie, Chine, etc.). Une nouvelle forme de coopération avec Paris ne viendrait-elle pas entraver cette dynamique de diversification ? Ne craignez-vous pas que la France cherche, par ces discussions, à « verrouiller » son accès privilégié au Sénégal pour contrer l’influence croissante d’autres puissances dans la région ?

Le Sénégal, de par sa position géographique, constitue un pivot stratégique majeur en Afrique de l’Ouest. Cette centralité en fait un espace de projection privilégié pour les puissances internationales.

Dans ce contexte, la volonté affichée par les autorités sénégalaises de diversifier leurs partenariats  vers des acteurs comme la Turquie, la Russie ou la Chine, s’inscrit dans une logique de rééquilibrage géopolitique. Elle vise à réduire la dépendance historique vis-à-vis d’un partenaire unique et à élargir les marges de manœuvre stratégiques.

Cependant, une redéfinition des accords avec la France pourrait être interprétée comme une tentative de cette dernière de préserver, voire de verrouiller, son accès privilégié au Sénégal. Dans un environnement marqué par une compétition accrue entre puissances, Paris pourrait chercher à maintenir une position dominante dans un pays considéré comme stable, stratégique et historiquement aligné.

Par ailleurs, cette question ne peut être dissociée des enjeux économiques, notamment du rôle du franc CFA, souvent perçu comme un instrument de continuité de l’influence française dans la région. La souveraineté militaire et la souveraineté économique apparaissent ainsi étroitement imbriquées.

—Le président de la République a promis une nouvelle ère de transparence. Pensez-vous que l’exécutif sénégalais doive, à la lumière de ces fuites, saisir l’Assemblée nationale ou organiser un débat public sur la future doctrine de défense du Sénégal, avant toute signature d’un nouvel accord ?

La promesse d’une nouvelle ère de transparence constitue un engagement politique fort. Dans ce contexte, toute négociation portant sur des questions aussi sensibles que les accords de défense devrait faire l’objet d’un débat public élargi.

La définition d’une doctrine de défense ne peut être l’apanage exclusif de l’exécutif. Elle engage l’ensemble de la nation sur le long terme. Il apparaît donc essentiel d’impliquer les différentes institutions, notamment l’Assemblée nationale; ainsi que les forces vives de la société : experts, universitaires, organisations citoyennes.

Une telle démarche permettrait non seulement de renforcer la légitimité des décisions prises, mais aussi de construire une vision stratégique partagée, ancrée dans les aspirations profondes du peuple sénégalais.

En outre, cette séquence pourrait constituer une opportunité historique pour refonder la politique de défense du Sénégal sur des bases idéologiques claires : souveraineté, autonomie stratégique, diversification des partenariats et transparence.

Enfin, il convient de rappeler que les orientations sécuritaires ne doivent pas être soumises aux fluctuations politiques conjoncturelles. Elles doivent s’inscrire dans une vision de long terme, stable et cohérente, capable de transcender les alternances de régime.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MOHAMED LAMINE CISSÉ

Share this content:

Laisser un commentaire

Vous avez peut-être manqué