De la géographie sacrée à la géographie politique : Cheikh Anta Diop et la souveraineté africaine ( Saliou Diop )
Alors que le monde connaît une recomposition accélérée recul relatif de l’hégémonie occidentale, affirmation de la Chine, de la Russie et de puissances émergentes , l’Afrique revient au centre du jeu géopolitique mondial. Bases militaires stratégiques (Port-Soudan russe), routes maritimes vitales (mer Rouge représentant 12 % du commerce mondial), minerais essentiels (cobalt du corridor Lobito, cuivre, platine), et grands projets énergétiques (GERD éthiopien) font du continent un espace clé de projection de puissance et d’influence.
La question essentielle demeure : l’Afrique est-elle simplement un terrain de jeu pour les puissances extérieures, ou peut-elle se positionner comme actrice autonome dans ce monde multipolaire ? La pensée de Cheikh Anta Diop, plus de trente ans après sa disparition, offre un éclairage stratégique fondamental pour répondre à cette interrogation.
Souveraineté : une organisation de l’espace
Pour Cheikh Anta Diop, la souveraineté dépasse l’indépendance formelle des États. Elle repose sur la capacité d’un peuple à organiser rationnellement son espace politique, économique et culturel. Sa vision repose sur le fédéralisme, une architecture souple dans laquelle la défense, la diplomatie et le commerce intérieur sont mutualisés au niveau continental, tandis que les peuples, communautés et nations conservent leur autonomie culturelle et linguistique. Diop proposait une organisation pragmatique du continent autour de 8 zones industrielles naturelles, chacune jouant un rôle spécifique : le bassin Congo pour le cuivre et le cobalt, le Golfe du Bénin pour le pétrole, le Ghana et la Côte d’Ivoire pour le cacao et le caoutchouc, la Guinée, le Sierra Leone et le Liberia pour la bauxite, la zone tropicale Sénégal-Mali-Niger pour les infrastructures et le commerce sahélien, le triptyque Nil-Grands Lacs-Éthiopie pour l’énergie hydraulique (GERD), le bassin Zambèze pour l’hydroélectricité, et enfin l’Afrique du Sud pour le platine.
Cette approche refuse deux écueils : l’anarchie fragmentaire héritée du partage colonial et le centralisme draconien calqué sur des modèles étrangers. La souveraineté devient ainsi une capacité collective d’action, ancrée dans les réalités géographiques et culturelles africaines.
Du Nil aux territoires stratégiques
Diop puise ses idées dans l’histoire et la géographie de l’Égypte ancienne. Le Nil n’était pas seulement un fleuve : il structurait l’espace, la production et le commandement, et les temples fonctionnaient comme des centres politico-religieux matérialisant l’autorité sur l’espace et les populations. Cette conception mythico-politique transformait le territoire en outil de souveraineté avant même l’État moderne. Au-delà de l’Égypte, cette logique se retrouve dans les empires précoloniaux : Ghana, Mali et Songhaï, où les corridors transsahariens assuraient le contrôle des échanges et des ressources. Diop élargit cette lecture en identifiant 8 zones stratégiques contemporaines, héritières de ces continuités civilisationnelles, permettant une organisation économique et industrielle capable de soutenir la souveraineté et l’intégration africaine.
Rupture coloniale et dépendances durables
L’histoire coloniale a profondément fragmenté ces continuités. La traite atlantique a déporté entre 12 et 15 millions de personnes, avec des pertes indirectes estimées à 30-40 millions. La conférence de Berlin (1885) a imposé 190 frontières artificielles, coupant 11 bassins fluviaux et orientant les capitales vers l’exportation, extravertissant les économies africaines.Les indépendances de 1960 ont créé des micro-États souverains juridiquement, mais économiquement dépendants : aujourd’hui, 75 à 80 % des exportations africaines restent brutes (OMC 2025), et le CFA centralise 2 531 Md FCFA à la BCEAO à Paris, avec un total de 5 000 Md FCFA géré par le BCEAFC. Le continent exporte de manière extravertie ses ressources stratégiques : or au Mali (70 t/an), uranium au Niger, cobalt en RDC (70 % de la production mondiale). Pour Diop, cette souveraineté néocoloniale est entretenue par des élites déconnectées, privant les peuples africains de la capacité réelle de décision sur leur destin.
Multipolarité contemporaine : défis et recompositions
Depuis 2011, l’Afrique est confrontée à une multipolarité complexe. L’effondrement de l’État libyen a diffusé près de 20 millions d’armes selon l’ONU, déstabilisant durablement le Sahel. Le Soudan a perdu 75 % de ses puits pétroliers en faveur du Soudan du Sud, orchestré en partie par des acteurs internationaux. Dans cette région, les forces de sécurité et paramilitaires s’organisent selon des influences extérieures : les RSF, alliés aux Émirats arabes unis, contrôlent des ressources minières stratégiques comme Jebel Amir (50 % de la production aurifère, soit 90 t/an), tandis que le SAF bénéficie de l’appui de la Russie via Port-Soudan. L’Afrique de l’Ouest réagit via l’AES (Mali-Burkina-Niger) : réhabilitation des références historiques (Ghana-Mali-Songhaï), renforcement des chaînes de valeur locales, et création d’une banque régionale de 500 Md FCFA. Ces actions sont accompagnées par des partenariats stratégiques avec la Chine (construction de 1 200 km d’infrastructures Bamako–Niamey) et la Russie (programme nucléaire civil Rosatom horizon 2030). Cependant ans un colonne vertébrale politique et idéologique ces initiatives restent tactiques plutôt que stratégiques. D’autres recompositions majeures concernent le corridor Lobito (cuivre et cobalt, investissements US/UE >6 Md$), la Zone de libre-échange continentale (AfCFTA, 208 Md$ intra-africain, +7,7 % 2024) et des accords militaires bilatéraux, notamment Russie-Togo pour verrouiller le golfe de Guinée. Ces mouvements renforcent la souveraineté étatique mais pas la souveraineté continentale.
Le Maroc se distingue par sa diplomatie sécuritaire et la projection de drones entre le Sahel et l’Atlantique, tandis que l’Éthiopie, malgré la perte de l’accès maritime depuis 1993, consolide son rôle énergétique avec le GERD et participe partiellement aux BRICS+.
Fédéralisme a plusieurs communautés : horizon opérationnel
Pour Diop, la solution à la multipolarité subie est le fédéralisme pluricommunautaires. L’Afrique doit reconstruire ses continuités géopolitiques internes, valoriser ses bassins fluviaux, exploiter ses chaînes de valeur locales et renforcer les savoirs endogènes. Les institutions régionales doivent devenir des leviers concrets : banques régionales ≥1 Md€, clauses ZLECAf par bassins fluviaux, et industrialisation ciblée. Fanon souligne que la bourgeoisie africaine doit restituer son capital intellectuel et technique aux peuples pour que la souveraineté devienne réelle et durable. Sans cela, le libre marché risque de réactiver un néolibéralisme 2.0, où l’intégration économique n’est pas synonyme de puissance stratégique.
De la multipolarité subie à la multipolarité produite
La distinction est claire : subir la multipolarité, c’est maintenir l’héritage de Berlin, avec fragmentation et dépendance. Produire la multipolarité, c’est réactiver les continuités internes du continent : du Nil au Zambèze, via les 8 zones industrielles de Diop. La souveraineté se construit, elle ne se reçoit pas.Cette vision propose une lecture transversale de l’Afrique, intégrant la géographie sacrée des anciens (Maât et Nil) à une géographie politique moderne, capable de structurer le développement industriel, sécuritaire et diplomatique du continent. La souveraineté africaine se joue aujourd’hui sur plusieurs fronts : contrôle des ressources, organisation territoriale, industrialisation, maîtrise des savoirs et intégration régionale. Cheikh Anta Diop reste un guide : la souveraineté n’est pas un cadeau des puissances extérieures, mais un projet construit par les Africains eux-mêmes. Du Nil aux corridors miniers et énergétiques, de la géographie sacrée à la géographie politique, l’Afrique a tous les outils pour produire sa multipolarité. La prochaine étape : renforcer les fédérations régionales, construire des institutions solides et créer un continent capable de peser dans le monde de demain.
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